À ma mère Rosine
D’une famille d’émigrés italiens, tu en es l’aînée ; La faim et le froid, tu les as longtemps endurés. D’un père brutal, tu as connu le bâton ; Dans ton dos, on a trouvé la boucle du ceinturon.
Encore mineure, tu t’es mariée A Joseph, de vingt deux ans plus âgé. Cette union a été, pour toi, l’exutoire, Et, sur la misère, ta légitime victoire.
Ta lune de miel fut de très courte durée ; Contre l’Allemagne en guerre, ton époux fut mobilisé. Tu as affronté la séparation avec habileté, En t’imposant dans un milieu d’hostilités.
De ton union, naquirent trois enfants, Une fille cadette, entre deux garçons. Ils ont fini par déserter la maison, Partis ailleurs sur un autre versant.
Tu as voulu pour eux une autre vie, Meilleure que celle que tu avais suivie. La fille s’est arrêtée, l’aîné a continué, Le benjamin, de l’école, a fait le rejet.
Dans la maison, tu as fait rentrer le soleil, Bousculant les habitudes, provoquant le réveil. Et tu as ouvert ton cœur en bonne samaritaine A tous ces vieux malades accablés par la gêne.
En l’absence du capitaine malade et alité, Tu as conduit le bateau hors des dangers, En montrant tes qualités de commerçante avisée Dans une lutte courageuse contre l’adversité.
A la mort de Papa, tu as suivi André Que tu as soulagé de ta générosité. Reconnaissant, il te le rend bien aujourd’hui, En te secourant et en te gardant près de lui.
A présent, tu as atteint un âge canonique, Défiant la longévité et toutes les statistiques. Assise sur ton siège d’arrière grand-mère centenaire, A Saint-Pierre en Vals, tu vis ta chance de sursitaire.
— Urbain Philippot